Le monde s’enlaidit. Que faire ?

Contre le système moderniste, nous prônons l’architecture traditionnelle qui repose sur le bon sens et l’usage de codes esthétiques, de techniques traditionnelles et de matériaux naturels au sein d’ensembles urbains cohérents. L’architecture traditionnelle est bien bâtie, belle, adaptée et traverse les siècles et les générations. Comme elle respecte l’identité des lieux où elle s’insère, et l’intimité des personnes qui y habitent, sa vocation est populaire. Son exercice, quant à lui, est difficile. Il requiert une solide culture historique assortie d’une connaissance empirique des métiers artisanaux. Pour faire vivre l’architecture traditionnelle, il est donc urgent de former dès aujourd’hui et de faire prospérer un vivier d’architectes et d’artisans compétents, sensibles et à l’écoute de la volonté générale.

Nous avons une conviction : le monde s’enlaidit. Mais il nous semble impossible de l’exprimer sans contrarier la bienséance et la croyance très répandue dans l’idée de progrès. Il suffit de regarder autour de soi comme le béton et le verre mangent villes et campagnes, comme des tours effrayantes surgissent là où nous avons nos souvenirs d’enfance, comme partout les pavés reculent et le bitume avance, comme les lotissements remplissent désormais tout l’espace et d’affreuses ceintures de zoning asphyxient les centres-villes… ! Le monde s’enlaidit. Il ressemble désormais à une arrière-cour de supermarché et il n’y a guère plus que les touristes pour croire au mot : paysage.

Bien sûr, nous ne sommes pas les premiers ni les seuls à trouver que les choses empirent. Quoique nous disions, nous savons d’avance que les cohortes des bigots du système chercheront à nous faire taire. Cette réaction est bien naturelle : c’est celle des anticorps qui combattent une pensée étrangère. Cette pensée n’est pas neuve, ni très sophistiquée, mais elle est un danger pour le système moderniste dominant. Cette pensée, la voici : le progrès est une farce.

Le progrès est une farce qui fonctionne bien dans les appels d’offre et les progressistes en sont les rentiers. Devant l’implacable détérioration des villes, leurs amputations multiples et la mondialisation de leur architecture, ils continuent d’affirmer que l’avenir de l’homme se situe dans l’innovation et que l’innovation, mesdames et messieurs, c’est l’expression d’une architecture nouvelle. Pour notre plus grand malheur, la nouvelle architecture dont ils portent l’étendard se résume à surcharger la terre d’immenses boîtes-à-vivre sans se soucier de leur qualité mais uniquement du profit qu’elles engendrent. Bientôt, les architectes qui la propagent deviendront inutiles : à force de lignes droites, de formes abstraites, de façades lisses, à force enfin d’expurger les bâtiments du moindre ornement, ils s’apercevront que cette architecture navrante, diminuée, peut tout aussi bien être exécutée par des ingénieurs, et ils perdront leur emploi !

Ainsi soit-il, cela ne nous émeut pas. Par contre, la souffrance qu’ils infligent par leur non-architecture aux habitants-victimes de la déformation de leurs lieux de vie – les villes toutes pareilles, de Bruxelles à Pékin, les nouveaux logements qui tombent en désuétude après dix ans d’existence, les barres HLM qui sont des clapiers à lapins –, cette souffrance nous révolte. Nous la subissons, nous aussi.

Depuis la fin de la guerre, le modernisme impose sa loi sur les choses et les idées. Celle-ci est dénuée de sens : en réduisant l’individu à quelques fonctions simples – consommer, travailler, se divertir – elle nie ses particularismes, le transforme en homo oeconomicus indistinguable de ses pairs et lui propose une vie confortable mais grise placée sous le signe mythologique du progrès. Cet homme sans qualités, réduit à la somme de ses besoins, n’est donc plus sensible à la beauté qui l’entoure ; celle-ci s’avère inutile. De là provient l’abolition de l’esthétique. « Tout se vaut » ou « chacun ses goûts », dit-on aussi pour cacher l’immense imposture du modernisme lorsqu’il est comparé aux styles anciens. Le relativisme moral et esthétique est le fondement de la modernité occidentale, y compris dans son expression architecturale.

Contre le relativisme, nous affirmons que le Beau existe. Il est sous notre nez: c’est le patrimoine ! Il nous revient d’y entrer, de nous y attarder et de le mettre à profit – non pas comme une rente muséale sous les auspices du tourisme de masse mais comme les forces vives d’une renaissance contemporaine. Puisque le modernisme nous a trompé et nous a conduit dans les bas-fonds de laideur, et qu’il se pastiche lui-même depuis presqu’un siècle, il faut s’en détourner et choisir sans honte de regarder en arrière. Après tout, les styles les plus féconds sont tous nés d’un demi-tour : le néo-gothique idéalisait le Moyen-Âge, le néo-classique était nostalgique de la Renaissance, tandis que cette-dernière rêvait à la perfection antique… Or, nous disposons d’un patrimoine en excellent état, sur lequel s’active une multitude de métiers d’art – charpentiers, ébénistes, tailleurs de pierre, ardoisiers, fenêtriers, maîtres verriers, mosaïstes… – qui sont une mine de savoir-faire pour instruire les jeunes architectes des techniques traditionnelles qui serviront, demain, à faire renaître l’architecture.

Contre le système moderniste, nous prônons l’architecture traditionnelle qui repose sur le bon sens et l’usage de codes esthétiques, de techniques traditionnelles et de matériaux naturels au sein d’ensembles urbains cohérents. L’architecture traditionnelle est bien bâtie, belle, adaptée et traverse les siècles et les générations. Comme elle respecte l’identité des lieux où elle s’insère, et l’intimité des personnes qui y habitent, sa vocation est populaire. Son exercice, quant à lui, est difficile. Il requiert une solide culture historique assortie d’une connaissance empirique des métiers artisanaux. Pour faire vivre l’architecture traditionnelle, il est donc urgent de former dès aujourd’hui et de faire prospérer un vivier d’architectes et d’artisans compétents, sensibles et à l’écoute de la volonté générale.

À ceux qui, enfin, nous rétorqueraient que cette architecture est bien belle mais irréaliste dans les conditions actuelles, nous disons que de brillants exemples existent déjà, qui prouvent qu’elle s’adapte merveilleusement bien aux besoins de notre siècle. En témoignent Poundbury au Royaume-Uni, Le Plessis-Robinson, Port Grimaud et Port Royal en France, Brandevoort en Hollande, Seaside en Floride et la ville nouvelle de Cayala, au Guatemala, qui sort de terre à l’heure où nous écrivons. Partout dans le monde, l’architecture traditionnelle refait surface à toutes les échelles. Elle est le signe d’une belle et digne insurrection des peuples contre l’illusion moderniste qui pousse son dernier souffle.

En tant qu’architectes, historiens, artisans, urbanistes, chercheurs et curieux en tout genre, nous voulons dire ici notre espoir dans le renouveau de l’architecture traditionnelle et appeler tous ceux qui se retrouvent dans ses principes à nous rejoindre pour construire un monde désirable et durable.

Practical information (bibliography, contacts ...)

Auteurs Auteurs : Nadia Naty Everard – Cofondatrice de La Table Ronde de l’Architecture à Bruxelles Noé Morin – Cofondateur de La Table Ronde de l’Architecture à Bruxelles Traduction vers l’anglais Victoria Schulz-Daubas – Architecte chez Apollodorus Architecture (Royaume-Uni)

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