Düsseldorf Une nouvelle vie pour des boiseries princières

Des boiseries sublimes du XVIIIe découvertes par un heureux hasard, un morceau d’histoire qui se révèle peu à peu, un chantier pointilleux dans un hôtel particulier en Allemagne. Cette aventure démarre dans les ateliers de Féau & Cie, rue Laugier à Paris…

Des boiseries sublimes du XVIIIe découvertes par un heureux hasard, un morceau d’histoire qui se révèle peu à peu, un chantier pointilleux dans un hôtel particulier en Allemagne. Cette aventure démarre dans les ateliers de Féau & Cie, rue Laugier à Paris…

Guillaume Féau l’aurait juré. En découvrant ce décor chez un confrère récupérateur de matériaux anciens, le spécialiste parisien des boiseries XVIIIe était certain qu’il avait affaire à un ouvrage issu du premier cercle royal. En tout, huit panneaux, dix parcloses et un trumeau sculptés représentant les quatre saisons. Un ornement qu’il considère comme rarissime : « Ce sont des boiseries rocaille, il n’y a donc aucune répétition dans les décors, tout est différent. Le mouvement présent dans la sculpture est extraordinaire et unique. On a très rarement des pièces de cette qualité. » La présence de dauphins ailés sur certains panneaux et d’un Apollon rayonnant sur la partie inférieure du trumeau lui apparaissent comme des preuves supplémentaires de son origine. « Ce jour-là, je n’aurais pas pu repartir sans ce décor ! », se souvient-il.

Souvenirs de boudoir

Il enquête pour remonter le fil de l’histoire et pense d’abord au sculpteur et architecte Pineau. Les spécialistes le confirment : l’auteur de ces boiseries rocaille a bien travaillé à Versailles mais il ne s’agit pas, comme il le croyait, de l’inventeur de la rocaille française. Qui était son commanditaire ? Une partie du voile se lève après de nombreuses recherches : les boiseries proviennent d’un hôtel particulier parisien ayant appartenu à la famille Bonaparte. « Il est probable qu’elles aient décoré à la fin du XIXe siècle le boudoir d’une princesse », affirme le passionné d’histoire. Guillaume Féau n’attendra pas longtemps avant qu’un autre passionné se porte acquéreur. Un Allemand de Düsseldorf, client de son savoir-faire depuis de nombreuses années, souhaite faire décorer la chambre à coucher de son hôtel particulier, une bâtisse néoclassique à la façade somptueuse. Ce collectionneur d’art est un amoureux des styles Louis XIV, Régence et Louis XV. Quinze ans plus tôt, l’équipe de Guillaume Féau avait redoré pour lui des boiseries installées par l’architecte et décorateur Marc Barroux. Cette fois-ci, tout est à créer et le boudoir de la fameuse princesse va pouvoir renaître… Le chantier durera sept mois pendant lesquels une quarantaine d’artisans vont être mobilisés : douze peintres-doreurs, quatre sculpteurs et six menuisiers en boiserie ainsi qu

e trois staffeurs. Le commanditaire est très exigeant : tous les deux mois, cet avocat d’affaires se rend à Paris pour le suivi du chantier. Et toutes les deux semaines, Yuri Dimitrienko, une sommitéOpération de dorure à la feuille dans le domaine de la parure et reparure de mobilier, est chargé de se rendre à l’atelier de Champigny-sur-Marne où sont réalisées les finitions, pour lui adresser un compte-rendu des progrès réalisés. Sans compter la présence régulière du décorateur Marc Barroux…

Apprêt et reparure

« Les boiseries ont été très restaurées », explique le patron de Féau & Cie pour qui le décor en est certainement à sa troisième ou quatrième installation depuis l’origine. D’après lui, « il y a eu un premier désordre à une époque indéterminée puis un deuxième à l’époque de la princesse Bonaparte ». Il a donc fallu enlever toutes les mauvaises restaurations, en commençant par dédoubler les panneaux dont le dos était rapiécé. « Nous avons apporté beaucoup de soin à la sculpture, décapée de façon chirurgicale et en utilisant des produits les moins agressifs possibles ». Le travail de six personnes pendant deux mois aura été nécessaire pour ôter des champs très fragiles les cinq couches de peinture gris-bleu voulue par les précédents propriétaires… « Nous avons ensuite repris les champs XVIIIe, sans jamais rien enlever de ce qui était d’époque, puis pratiqué un deuxième ponçage avant de réaliser l’apprêt et la reparure à la peinture à la colle qui apporte au décor une transparence et une douceur uniques, un éclat semblable à celui de l’ivoire », décrit celui qui a appris son métier en flânant dans le show-room atelier de son père. « Notre client nous a amenés à un degré de qualité de finition de dorure équivalent à ce qu’un restaurateur de meubles pour les musées aurait pu faire pour une console ou un siège : nous, nous l’avons fait pour une pièce complète ! », se réjouit Guillaume Féau. Pour compléter les boiseries, plusieurs panneaux sculptés de 2,70 m de haut ont été copiés et deux portes de communication créées.

De Paris à Düsseldorf

« Une fois installée, mon objectif est que l’on ne sache pas dire si une boiserie est là depuis plus de 200 ans ou non », déclare Guillaume Féau. Mais comment Un dessin préparatoire permet d’étudier l’harmonie des proportions.Photos © Didier Hermanadapter un tel décor, qui a une histoire, à un environnement si différent ? « Tout se résume à un mot : les proportions » assure-t-il. « Celles-ci doivent être parfaites. Pour cela, il faut dessiner, faire des plans de grandeur, les suspendre devant soi et se demander : est-ce que c’est cohérent ? On voit tout de suite quand une boiserie est mal dessinée ou mal proportionnée. » Pour être sûr de son choix, il étudie et consulte les boiseries et documents d’époque dont la maison familiale de la rue Laugier possède une vaste collection. « On assiste souvent à de véritables massacres lorsqu’il y a des erreurs de styles ou que différentes époques sont associées dans une même pièce » déplore le décorateur. « Mais lorsque cela est cohérent, on peut très bien installer des décors de différentes époques dans un même lieu. N’est-ce pas le cas à Versailles où l’on passe du style Louis XVI à un style Régence au Trianon ? En passant d’une pièce à l’autre, on change simplement d’univers » affirme l’expert. Que ce soit au Louvre d’Abu Dhabi, à la villa Fiorentina sur la pointe du Cap Ferrat, à Paris ou New-York, il prouve tous les jours que faire revivre le patrimoine, même à l’autre bout du monde, c’est possible. Et comme s’il en avait toujours été ainsi…

Alexandra Ronssin

Deja un comentario

Back to top