PIERRE HENIN – Histoire d’une collection en hommage au beau geste du travail

Ce témoignage inaugure une série de « portrait d’objets et d’outils » que Pierre Hénin et Mad’in Europe auront le plaisir de vous présenter.
Ph avec hache a blanchir

Plus de 40 ans durant, j’ai traqué ces objets utilitaires qui reflètent l’âme et le savoir-faire des artisans plus généralement le travail des femmes et des hommes ainsi que leur créativité.

Une collection humble en hommage au beau geste du travail.

Regard pointu, tête carrée, je suis un enfant du prolétariat élevé à l’ombre laborieuse des barres d’immeubles de la banlieue parisienne aux prémices de la guerre d’Algérie. Je vis seul avec ma mère, fumeuse assidue, secrétaire en intérim, et je dois commencer à turbiner pour l’aider d’un peu d’argent. A 14 ans, je démarre à la chaîne chez Citroën au Quai de Javel à Paris.

Barre de foudre servant a fermer la trappe dune cuve
Barre de Foudre, servant à fermer
la trappe d’une cuve

Mes premières évasions inspirées par mon environnement, ce sont les paquets de cigarettes, les boîtes d’allumettes, les timbres, les porte-clés… Derrière cette frénésie, je me forge une personnalité, celle d’un garçon travailleur et tenace qui a besoin de trouver sa place et de rayonner. Pour montrer que j’existais aux yeux des autres.  Poussé par mon chef d’atelier, je passe deux CAP, tourneur et rectifieur, j’ai appris à travailler au micron près. C’est peut-être de là que me vient mon goût du beau geste et du travail bien fait. Couronnement de mon parcours scolaire, BAC passé à        21 ans à l’école professionnelle de Voiron en Isère pour ensuite l’Université et les diplômes supérieurs le tout suivi d’un an de service militaire.

Début de ma vie professionnelle, 48 heures par semaine, un rythme soutenu qui me laisse très peu de temps pour rêver.

Jusqu’au jour où je retrouve un ami de la ZUP qui me montre un outil récupéré dans une grange d’Ardèche, une herminette, sorte de hachette dont le tranchant est courbe. Celle-ci est à manche court comme celle des tonneliers. Voilà l’origine de ma passion dis-je en portant l’objet contre mon cœur. Un attachement viscéral qui va conduire le collectionneur que je suis à plonger dans l’histoire du savoir- faire artisanal et de la belle facture des outils et objets du travail.

Marteaux
Martteaux

Au début, je m’intéressais surtout à l’esthétique des outils et non à leur fonction. Priorité à la forme et à la ligne. Du pique-cul qui sert à travailler la vigne au bismar à fléau cranté pour mesurer les masses en passant par les piges du sabotier, les compas et autres objets de mesure, les objets expriment pour moi toute l’ingéniosité des artisans et l’incroyable diversité de leurs métiers. Ainsi « l’art vivant du matériau » prend forme. Un art modeste, inspiré des images de l’environnement du quotidien et de la culture populaire.

Au fil des années de recherche à travers la France et de mes différents postes professionnels, j’enrichis ma collection en farfouillant chez les ferrailleurs et autres recycleurs de métaux à la recherche d’outils usés et abandonnés là par le temps et leurs créateurs.

C’est une période boulimique où chaque découverte est une pêche au trésor parmi un amas d’instruments sans valeur marchande qui s’accumulent et qu’il faut classer, trier, organiser et parfois remettre en état. Un exercice qui permet au jeune collectionneur de 25 ans que je suis d’exercer son œil et de prendre conscience du sens de sa quête.  Ce que je cherche est avant tout un travail d’excellence. L’outil exprime pour moi une manière de m’évader de mon quotidien. L’objet atteint une valeur affective et symbolique voire initiatique.

Fasciné par le savoir-faire des compagnons qui réalisent des

objets remarquables à l’issue de leur Tour de France, je veux valoriser la beauté du geste accompli et faire connaître leurs chefs d’œuvre.

Une formation et un savoir-faire que je n’ai pas eu la chance de recevoir.

Les petits boulots se succèdent et me conduisent à m’installer près de Nîmes où je rejoins justement cet ami devenu compagnon. Un Sud que je ne quitterai plus ou règne une mentalité différente, « un monde qui ouvre ses bras et qui jamais ne les referme ». J’y trouve le terreau pour mettre à l’œuvre ma volonté farouche de réussir. Et pour cela je veux absolument me mettre à mon compte.  J’ai la tête dure, je suis jusqu’au boutisme, gamin, c’est la course à pied qui m’a filé la rage d’avancer.

Ensuite les affaires prendront le relai. A l’aube des années 80 j’ai 30 ans et je rachète ma première entreprise de métallisation dans la région. En parallèle, j’étoffe ma famille d’outils. Et en dépit d’une activité qui tourne à fond – je fais travailler 60 salariés- je prends le temps de côtoyer des spécialistes, des ferrailleurs, des brocanteurs, des experts dans mon domaine de recherche. J’ai lu beaucoup de livres sur les métiers et les techniques. Dix ans plus tard, ma collection comporte plus de 2000 objets de métier.

Tastevin recouvert de vigne avec serpent
Tastevin recouvert de vigne en
bois finement sculpté

C’est à ce moment qu’un autre ami, compagnon sculpteur me propose d’exposer mes plus belles pièces à la Maison des Compagnons de Nîmes. Le succès est immédiat et les musées comme celui du Puy en Velay m’ouvrent leurs portes pour des expositions thématiques. De quoi conforter l’homme à l’herminette dans l’idée que ses objets peuvent susciter un intérêt et de la curiosité au-delà du cercle des initiés.

Désormais, avec le temps, j’achète mieux, un passage de l’usuel à l’exceptionnel. Je m’entoure d’un trio de marchands spécialisés qui me préviennent de leurs découvertes et des ventes aux enchères et autres déballages entre revendeurs. Dans ces foires organisées dans des hangars au petit matin, on a tendance à acheter souvent trop vite et trop cher. Il faut savoir être vigilant et ne pas se laisser prendre par la fièvre d’acquisition.

« J’ai besoin de voir l’objet en vrai, de le sentir vivre entre mes mains »

L’heure est aussi venue d’épurer mon patrimoine insolite et de le concentrer sur l’essentiel. La tête sur les épaules et l’œil aiguisé, j’élimine tous les objets primaires pour favoriser ceux qui expriment par leur signature l’excellence et la virtuosité. Faisant passer ma collection de 12 000 pièces à plus de 3000, par exemple j’avais un millier de balances de toutes les tailles et de toutes les époques, je n’en ai gardé que les 200 plus belles.

Peut-être qu’à la différence d’autres collectionneurs, je ne suis pas « monomaniaque » et j’ai toujours privilégié la qualité dans un spectre très large.

Detail dune hache a blanchir 1799
Détail d’une Hache à blanchir

Ma collection est un moyen d’exister, de m’offrir une place que j’ai toujours dû gagner par moi-même. Une manière de construire une famille que je n’ai jamais eue. Ce n’est pas la valeur marchande de ces objets qui en fait la richesse, c’est la créativité et la diversité. La plus ancienne pièce que je possède date de 1589.

Pour donner plus de corps à ma collection, je décide de publier en 2012, un beau livre qui présente une partie du fleuron. « La Passion du Savoir-Faire »

Ph 6

Aujourd’hui, la recherche doit se centraliser non plus sur de nouveaux  objets mais sur la découverte d’une terre d’accueil que la collection saura valoriser à la hauteur de ce qu’elle représente.

J’étais resté un inconnu pendant longtemps mais depuis sa publication, les experts et les marchands me rendent visite. Ils savent désormais qui je suis. Une sorte de gratitude pour moi qui ai toujours eu soif de reconnaissance sociale y compris dans ma carrière.

Après un demi-siècle de recherches et de trouvailles, je parle de chaque objet comme l’un de mes enfants. Quand on est issu d’un milieu modeste, il faut savoir se constituer des choses à soi pour pouvoir s’intégrer. C’est seulement alors qu’on peut donner et transmettre la beauté de l’œuvre et du geste.

Le slogan que j’ai toujours privilégié dans ma démarche

personnelle est : « Sauvegarder pour partager »

Ma collection d’Art Populaire et d’objets de métier dans un spectre très large exposée dans « mon ailleurs », exceptionnelle par son essence, son parcours, son exigence, sa diversité est le reflet de toute la créativité de toute une population qui n’a reçu ni l’enseignement, ni la culture de l’art mais qui a su au travers de son ingéniosité, réaliser, décorer, embellir nos vies en nous laissant la trace de l’objet d’une vie et d’une vie d’objets sur les 400 dernières années.

Je me sens ainsi le passeur et le médiateur de toute une humanité.


Liens :

VIDEOS / LES 2 MINUTES DE LA COLLECTION PIERRE HENIN

SITE WEB : http://collection-pierre-henin.com/

PUBLICATION : disponible sur le site web de Pierre Henin

La paion du savoir faire 2

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