Terre crue, retour vers le futur

Un tiers de la population mondiale vit dans un habitat en terre. Mais en France, ce matériau souffre de préjugés qui le réservent quasi exclusivement aux initiés de la bio-construction. Gros plan sur une ressource à la fois ancestrale et innovante. Article d’Alexandra Ronssin pour le Magazine « Métiers d’Art »

Article d’Alexandra Ronssin pour le Magazine « Métiers d’Art » 

1/3 de la population mondiale vit dans un habitat en terre. Mais en France, ce matériau souffre de préjugés qui le destinent presqu’aux seuls initiés de la bio-construction. Gros plan sur ce matériau ancestral et innovant.

Sale, fragile, rétrograde…dans les représentations collectives, la terre crue a assez mauvaise presse. Mais il semble qu’aujourd’hui, le vent tourne. Face aux nouveaux enjeux économiques et environnementaux, on redécouvre peu à peu les vertus de ce matériau  naturel de construction, très répandu en France dans le bâti ancien. D’abord, ses capacités de régulation hygrométrique . «  La terre crue est à la pointe de la bio-construction », affirme François Legrand, artisan dans le Pas-de-Calais. « Quand il y a un excédent d’eau dans l’atmosphère, le mur en terre la stocke, et quand l’air est trop sec, le mur en rejette : le taux d’humidité s’équilibre naturellement », explique le conseiller en bio-construction. C’est aussi l’un des matériaux qui procure le plus de confort thermique par inertie : « Le mur de terre va chauffer rapidement, s’il est bien orienté, et conserver la chaleur. La terre crue stocke les calories et les redonne progressivement, ce qui assure un chauffage naturel très agréable pour les occupants », assure le professionnel. Autre atout, sa bonne diffusité : « Quand on pose la main sur un mur de terre, sa température s’adapte très vite », note le spécialiste. On peut y ajouter les qualités d’isolation phonique, car la terre modifie l’acoustique des pièces, et sanitaires, car elle absorbe les odeurs.

Des maisons qui respirent

« La maison n’est pas un tupperware, elle doit respirer », estime le professionnel, spécialisé dans la restauration du patrimoine rural. « Tous les matériaux naturels se comportent de manière vivante, comme notre peau qui a une gestion de l’eau adaptée à son environnement », explique le passionné. « Quand on n’est pas bien dans une maison, c’est forcément lié à un mauvais choix de construction », juge-t-il, par expérience. Emplacement, orientation, matériaux, système de chauffage ou d’aération, etc. « Aujourd’hui, on implante les maisons dans le sens de la DDE pour avoir une entrée côté route et un accès facile, on met une belle porte en bois…et des fenêtres en PVC ! », relève le Pas-de-Calaisien.

Terre cruePréjugés persistants

« Les processus industriels et leurs enjeux de rapidité et d’utilisation de masse ont entraîné une rupture dans la connaissance de la terre crue et des savoir faire traditionnels », analyse François Legrand qui remarque que « le béton, massif, brutal dans sa mise en œuvre, rassure ». La terre, véritable béton d’argile utilisé partout dans le monde, est actuellement l’un des matériaux de construction les moins connus en France. Cependant, « il y a une nouvelle génération de propriétaires et d’artisans, qui opèrent aujourd’hui un tournant à 180° : pour eux, contrairement à leurs parents et grands-parents, l’enduit en terre est rassurant », se réjouit l’artisan de 35 ans.

Dimension écologique forte

Avec la crise énergétique et les problèmes de toxicité des matériaux modernes, de plus en plus de particuliers se tournent naturellement vers un type de construction ou de rénovation plus respectueux de l’environnement. Comme l’explique l’association AsTerre, qui œuvre à la reconnaissance de l’architecture de terre, le cycle de vie de ce matériau bénéficie d’un bilan carbone excellent, bien meilleur que celui de la chaux ou du ciment, car il demande peu d’énergie de fabrication, nécessite peu de transport et favorise les circuits courts en s’appuyant sur les filières économiques locales. « On prélève la terre au plus près du chantier, dans les champs, et on fait aussi beaucoup de récupération, car la terre est  réemployable à l’infini », explique Éric Macé, maçon dans les Côtes-d’Armor. Anciennes briques de terre transformées en enduit terre, vieux torchis démonté et réutilisé pour un autre chantier, etc. Une modularité qui permet de ne pas avoir à refabriquer sans cesse et de préserver les ressources naturelles. Enfin, caractéristique chère à l’artisan, la terre ne comporte «pas de produit chimique, colle ou solvant, elle est non irritante lors de sa mise en œuvre, ce qui est respectueux de la santé de l’artisan ».

Idéal pour les murs

Les champs d’application de ce matériau sont nombreux dans le bâtiment : en structure, en remplissage, mais aussi en enduit et en peinture. Les briqueteries l’ont compris et sont de plus en plus nombreuses à avoir leur gamme de briques de terre crue, comme la société deWulf, qui a anticipé la tendance en lançant la sienne dès 1980. Au sol, le matériau est encore peu utilisé, mais les techniques ne manquent pas pour les murs et les soubassements. Selon la nature du sol, chaque région a son procédé. À base de terre crue sans ajout, comme le pisé en Rhône-Alpes (coffrage rempli de terre graveleuse, puis compactage) ou la bauge en Bretagne. Ou bien mélangée à des fibres végétales, comme le torchis normand ou l’adobe, technique de séchage de briques de terre crue, utilisée dans plusieurs régions françaises.

À chacun sa recette

Les enduits terre, eux aussi, doivent être adaptés aux caractéristiques de l’habitat. « En extérieur, pour des murs très exposés, on ajoute souvent de la chaux aérienne pour stabiliser la terre, des fibres végétales ou un badigeon (peinture chaulée) et on les protège avec un débord de toit », précise Eric Macé. Mais en intérieur, « cela dépend de la nature du mur à recouvrir, l’idéal étant terre sur terre », affirme le maçon. « Selon l’aspect désiré, on dose différemment la terre, en lui ajoutant des adjuvants (résines naturelles, huile) ou en la mélangeant à des matériaux naturels comme la paille, le roseau ou la chènevotte de chanvre. »

Tradition et modernité

Dans tous les cas, la terre offre une grande liberté décorative. Couleur, taille du grain, texture, graphisme…son aspect varie fortement d’une zone géologique à l’autre. À Moncontour, citée médiévale proche de Saint-Brieuc, « la terre est très pigmentée et l’enduit ressemble à du cuir », raconte Éric Macé qui en a restauré l’ancien presbytère. À quelques kilomètres, à Quessoy,  pays du kaolin (terre argileuse), il a réalisé pour un bâtiment municipal un mur en pisé avec des veines de différents couleurs. Le tout, dans un environnement très moderne de béton, preuve que la terre n’est pas réservée qu’à la rénovation ou la restauration du patrimoine. De grands ouvrages en témoignent, comme l’ENS Cachan de Rennes, qui comporte un mur en pisé de 60 m de haut.

Du chemin parcouru

« Avant, on nous prenait pour des marginaux », assure Amélie Le Paih, qui a fait son projet de fin d’études sur l’utilisation de la terre crue en architecture. « Désormais, ce n’est plus le cas, même si tout le monde n’est pas prêt », remarque la jeune femme de 29 ans. Reste en effet à relever de nouveaux défis.  « Actuellement, la construction de murs porteurs en terre crue ne rentre pas dans les cases des assureurs, notamment pour les bâtiments publics », déplore la professionnelle.  Éric Macé, lui, souligne que la terre crue n’est pas encore reconnue dans les DTU. «C’est un matériau d’avenir, il va donc falloir des règles ! »

Alexandra Ronssin


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